Jean-François nous présente GUY BOURDIN

1928-1991


Site officiel de Guy Bourdin

Unanimement reconnu comme l’un des plus grands photographes du 20e siècle et comme le plus brillant inventeur d’images de mode et de publicité.

Il a toujours refusé les rétrospectives, les expositions, les monographies et les honneurs. Il a dissimulé sa vie derrière son œuvre aujourd’hui dispersée dans les collections de quelques magazines prestigieux et dans les catalogues publicitaires.

De ses origines familiales, nous ne savons presque rien sinon que sa mère l’a abandonné avant sa 1ère année. Il s’appelait en fait Guy Louis Bénarès mais il a été adopté par Maurice Bourdin qui l’éleva avec sa mère : son enfance a pour cadre une brasserie parisienne sur les grands boulevards, où vers l’âge de 15 ans, il croque les élégantes tout en faisant ses devoirs . Il passe du temps en Normandie, dans la propriété familiale au bord de la mer, un décor qui hante nombre de ses prises de vue. La passion du dessin ne le quittera jamais. Devenu photographe, Guy Bourdin dessinera des idées de photographies avant de les réaliser.

Il fait son service militaire à Dakar où il est photographe des armées.

Après son service, il revient à Paris où il exerce des petits boulots (vendeur à la Samaritaine entre autre), il photographie les commerçants sur les marchés pour leur vendre leurs portraits, mais aussi des lapins le ventre ouvert, accrochés chez le boucher – un univers qui se répète dans son œuvre. A force d’abnégation, il rencontre Man Ray et devient son protégé. Il est même son assistant au début des années 50.

Il expose pour la 1ère fois ses schémas et peintures à Paris en 1950. Il continuera de peindre et d’exposer ses peintures en même temps qu’il réalisera des photographies de mode.

Bourdin fait sa première exposition de photographies à Paris en 1952 sous le pseudonyme de Edwin Hallan avec une introduction de Man Ray.

Le premier talent de Bourdin qui se rêvera peintre toute sa vie, c’est de frapper aux bonnes portes :
–       Man Ray lui écrit donc le premier mot d’encouragement
–       Ensuite, le couturier Jacques Fath lui prête un mannequin
–       L’éditeur et galeriste Robert Delpire lui écrit une lettre de recommandation pour la rédactrice en chef de Vogue.

Car entre 1954 et 1956, l’édition du magazine Vogue Paris est marquée par un renouveau dans son contenu et dans sa maquette, impulsée par la toute jeune et nouvelle rédactrice en chef Edmonde Charles Roux. Elle décide de s’attacher les talents de nouvelles plumes et de nouveaux photographes qui viennent renouveler l’image du magazine. Edmonde-Charles Roux découvre le portfolio plein de fesses d’hommes et de femmes de dos et assis. Elle lui passe tout de suite commande.

Guy Bourdin devient ainsi l’un des 3 photographes d’élection de Vogue Paris avec William Klein et Henry Clarke.

Ses premiers clichés de mode ont été publiés en NB dans Vogue en 1955 et il a continué de travailler pour le magazine jusqu’en 1987 (30 ans).

Il commence à avoir la réputation à scandale : en 1956, en pleine guerre d’Algérie, il se fait embarquer comme sympathisant du FLN pour avoir photographié ses modèles devant des dromadaires !

Un éditeur de Vogue présente Bourdin au chausseur Charles Jourdan et il a réalisé de 1967 à 1981 toutes leurs campagnes publicitaires soit pendant 24 ans.

L’œuvre de Guy Bourdin se caractérise par des images troublantes, souvent provocatrices et mystérieuses qui ont instauré dans les années 70 un changement radical dans la manière d’aborder les campagnes publicitaires dans le domaine de la mode.

Ses thèmes incluent le sexe, la violence, la mort, le glamour et la peur. Il provoque une nouvelle façon de regarder l’homme en général.

Il montre que c’est moins le produit désigné qui attire le consommateur que l’image qui le porte, en l’occurrence des images mises en scène, des bribes de récits sensuels favorisant tous les fantasmes, l’illustration de rêves inaccessibles ou encore la suggestion d’un danger imminent.  Ses prises de vues montrent bien l’intensité de sa recherche tant visuelle qu’émotionnelle.

La particularité de Bourdin est de mettre le produit à vendre dans des décors et une ambiance inattendue faisant en sorte de faire passer le produit après ; celui-ci devient un accessoire de la mise en scène

Guy Bourdin voulait effacer toute trace de son existence d’après l’un de ses collaborateurs. Digne héritier de Man Ray, le photographe exprime son souci de la perfection dès ses premières images, en même temps que sa volonté de mêler rêve et réalité.

Une série en NB intitulée « Chapeaux-chocs » marque le début de sa collaboration avec Vogue : les mannequins prennent la pose comme si de rien n’était… tandis que l’on aperçoit des abats de viande et autres têtes de bovins en arrière-plan. La publication, bien que recadrée pour gommer le lieu et nuancer la place des veaux, provoqua émoi, lettres d’injures, résiliations d’abonnements et menaces d’annonceurs publicitaires. La photographie de mode prend un nouveau tournant.

Lui, la mode pour sa valeur d’usage, la mode qui se démode, les conventions de la pose, les exigences des clients, il s’en tape ! Sa liberté avant tout ! Les contraintes de la commande le poussent dans ses limites. Ce qu’il veut, c’est mettre en scène les images qu’il a dans la tête. Et pour ce faire, l’œil doit primer sur la forme, le photographe sur le mannequin, l’image sur le produit.

Le plus extravagant, c’est que l’annonceur joue le jeu et assume cette publicité qui provoque.

Ces images sont très marquées par un érotisme provocateur et une ambiance morbide : la femme est crucifiée, allongée comme un cadavre. Il va jusqu’à la pendre, lui recouvrir le visage d’une revue ou d’un journal comme s’il passait après les meurtres d’un déséquilibré pour constater les faits.

Il va même jusqu’à se passer de mannequin, en évoquant simplement sa présence : on voit par exemple sur le trottoir le trait blanc à la craie qui délimite la position du corps d’une femme assassinée, on remarque les flaques de sang et deux chaussures laissées sur place par la police qui est venue retirer le corps.

Il utilise l’humour et s’amuse à réaliser une publicité pour chaussures de luxe « politiquement incorrecte » : une femme est ligotée sur des rails de chemin de fer, on ne voit que des jambes mais il y en a trois… des jambes affublées de collants de couleurs différentes. Le luxe, il aime le maltraiter, le mettre dans des décors ordinaires, tristes, décadents. Il arrive à prendre la photo d’un mannequin qui passe devant un poteau électrique en béton avec comme fond un mur décrépi. Le lecteur ne voit plus que les chaussures, son corps et son visage sont dissimulés.

Bourdin pouvait passer beaucoup de temps à réaliser une image, il avait des carnets pour préparer sa mise en scène.

Les jours de shooting, il convoque à 9 heures Valentin et Bruce, coiffeurs et complices, Heidi la maquilleuse autrichienne, Francine la rédactrice qui monte les sujets chaussures, Marc le régisseur, son assistant, les mannequins, jeunes, petites, surtout pas stars donc plus malléables.

Il installe grigris, amulettes et bougies, les 4 flashes et le groupe électrogène, fait donner la chaîne à fond. Il n’est jamais content : la couverture n’est pas assez rose, le satin du dessus de lit pas assez brillant, un bout de peau n’est pas maquillé, ça fout tout en l’air ! Cette fille qui porte des collants, elle n’a même pas le même regard que si elle avait enfilé des bas !

Bref, il ne parvient pas à donner corps à l’idée fixe gribouillée dans son carnet, il n’arrive pas à fabriquer son instant décisif et cette fille qui garde encore le contrôle, il veut casser ça ! Il sort boire un verre et laisse passer les heures. La tension est là et pourtant on mange, on boit, on rit, on est pris dans un happening dont il est le roi. C’est vers minuit qu’enfin, tapi à terre, il déclenche. La fille vient de s’évanouir ! Le lendemain, il s’excuse, envoie des fleurs.

Pour Noël 1968, il présente dans Vogue des images de mannequins recouvertes de petites perles noires collées sur leur corps ressemblant à du caviar. Elles s’évanouissent avant la fin de la séance, privées d’oxygène. IL fait attendre Ursula Andress pendant 6 heures, allongée nue sur une table de verre, le temps que l’on trouve des roses assorties  au grain de sa peau !

Les virées à l’extérieur ne sont pas moins édifiantes. Guy Bourdin a la réputation d’un chef de bande. Il se fait payer en liquide (1F de plus qu’Helmut Newton) pour régaler tout le monde. Lorsque les signes du zodiaque des professionnels qui l’accompagnent lui semblent compatibles, il adore voyager avec sa tribu, mettre le cap sur Miami ou sur les plages de Dieppe, faisant halte chez les routiers, la bringue dans chaque port.

Il ne lésine pas sur les moyens : il fera passer dans le ciel un Boeing de la Pan American pour le voir raser le toit d’une voiture. Il se fait livrer une Ferrari sur la plage d’Etretat qu’il n’utilisera pas, tout compte fait. Il colore la mer afin d’obtenir le bon bleu, fait peindre l’herbe en vert et la paille en jaune pour avoir la tonalité qui lui plait, il fait aussi enduire d’huile l’écorce des arbres. A l’époque, le numérique n’existait pas… Tout son travail est dans les éclairages parfois très crus, on voit ainsi le blanc du projecteur se refléter sur le carrelage d’une salle de bain ou le mur laqué. Sur bon nombre de photos, le rouge et le vert se côtoient.

Le goût du cadrage, la saturation des couleurs avec un rouge omniprésent et l’utilisation des mannequins renvoient au 7e art.

Guy Bourdin a eu l’immense clairvoyance de poser en postulat le caractère artificiel de cette photographie de mode. Jamais il n’a tenté de reproduire le réel. Au contraire. Les doubles pages des magazines sont devenues l’univers de son imaginaire.

Avec fraîcheur et légèreté, il expose la sensualité de ses modèles dénudés, lascifs. Des corps le plus souvent statiques. Un immobilisme qui n’est pas sans rappeler Atget ou Stieglitz. Contraste des lignes et courbes. ColorIste inouï, il use de couleurs vives et de textures complexes pour décupler les imaginaires. Il joue avec les ombres, décadre ses sujets. Grâce à son sens aigu de la composition graphique et plastique, il parvient à faire cohabiter sur un même cliché élégance et impertinence. Innocence et érotisme. Romantisme et violence.

Il joue avec la double page des magazines. Il affectionne aussi la photo dans la photo. .Ainsi dans une publicité de Charles Jourdan dans Vogue en 1978, il représente un mannequin accroupi sur une passerelle, chaussé de sandales à talons, jambes écartées sur les deux pages en vis-à-vis. Le mannequin tient à deux mains un cliché d’elle-même, qui cache tout le haut de son corps, en ne laissant dépasser que l’entrejambe d’un côté et les yeux de l’autre. Tourner la page, c’est refermer l’image publicitaire, mais aussi les deux jambes du mannequin.

Guy Bourdin a été comparé à Helmut Newton car ils opéraient tous deux sur le registre du luxe et de la sexualité dans un esprit provocateur. Chez Bourdin, le côté chic est mis à mal. Alors que Newton a construit sa fortune en vendant ses images par le biais de galeries et par  l’édition de livres, Bourdin a refusé le grand prix national de la photo et retourné un chèque de 70 000 francs au ministère de la culture en écrivant « On m’offre des bonbons. Mais je n’aime pas les bonbons. Que puis-je en faire ? Les donner ? Les rejeter ? Les refuser…Je ne veux blesser personne mais ma tranquillité m’est vitale ».

Par contre, en 1968, il accepte l’Infinity Award qui lui est décerné par l’International Center of Photography à New-York pour sa campagne Chanel de 1987.

Quand la notoriété s’est affirmée, au milieu des années soixante,  il refuse les expositions, ne sort pas de livre, refuse les interviews. Il garde même ses archives dans des boîtes à chaussures et des sacs poubelle.

En plus de Charles Jourdan, il signe des publications régulières pour le Harpers’s Bazaar, Marie-Claire ou Biba et réalise des campagnes publicitaires pour Gianfranco Ferré, Claude Montana, Chanel, Issey Miyake….

Pour conclure, il a proposé deux principales innovations :

–       Les thèmes et la construction des images : ce qui était jusqu’alors demandé aux illustrations se limitait à la présentation de l’objet dont elles servent de réclame. Les modèles d’alors prenaient des poses stéréotypées, aussi inexpressives que possible, afin de ne laisser en avant que le vêtement, l’accessoire ou les chaussures par exemple. Avec Guy Bourdin, les images publicitaires obtiennent une autonomie et une vivacité surprenante. La plupart de ses campagnes mettaient en scène des modèles. De plus, il joue de toutes les provocations : le sexe, la violence…
–       l’autonomie des images de magazines : avant les photographes à velléités artistiques se servaient des magazines comme d’un support indifférent, voué à les faire connaître, mais les photographies au sens noble restaient les tirages numérotés et, en aucune manière, les reproductions innombrables sur papier glacé vendues en kiosque. Il ne vendait pas de tirages des clichés qu’il diffusait pour les campagnes publicitaires. Sa logique était de créer ses photographies pour les magazines de mode. Il tenait donc compte des contraintes des magazines, comme l’impression en double page avec la coupure que cette disposition ne manque pas de créer en plein centre des images.

Guy Bourdin n’était pas un artiste populaire. Hormis le carré de professionnels et amis rassemblés à son incinération au Père Lachaise, personne ne sait qu’il était considéré comme un génie par des photographes aussi différents que Horst, Ronis ou Newton. Personne ne sait que cet homme est un mythe qui avait le culot d’agir en mythe, que la puissance inventive de son imaginaire a initié nombre de grandes vocations (Sarah Moon, Dominique Issermann..).

Il est sans doute le seul photographe à avoir développé une œuvre millimétrée tout en s’évertuant à la rendre insaisissable, éphémère, jamais visible dans son ensemble.